Rationnel et spirituel : et si ce n'était pas contradictoire ?

Le point de départ

Quand j'ai commencé le parcours de trois ans à l'École de la Posture Juste, j'étais médecin anesthésiste (je le suis toujours), rationnelle (je le suis toujours aussi), sceptique à l'égard de tout ce qui débordait du cadre scientifique. Je cherchais à comprendre mes propres mécanismes psychologiques, à travailler sur mes névroses, à passer par le corps pour accéder à des zones que la seule réflexion n'atteignait pas. On me parlait aussi de méditation, de yoga, d'exercices bioénergétiques. Tout cela me semblait sérieux, concret, rationnel.

Ce que je ne savais pas, c'est que la troisième année de cette initiation serait pour moi une année spirituelle. Et que j'allais, à mon propre étonnement, y comprendre (non pas intellectuellement, mais viscéralement) ce que les mots âme, essence et joie voulaient dire. Jusqu'à ce moment-là, ces mots m'étaient abstraits. Ils évoquaient vaguement l'ésotérisme, le charlatanisme, les territoires du flou que la rigueur scientifique m'avait appris à regarder avec méfiance. "Laissons cela aux illuminés."

Un retour, pas une découverte

Petite, j'étais profondément attirée par les dimensions invisibles de l'existence. Fascinée par la cathédrale de Chartres, par les histoires mythiques et mythologiques, par les rituels, par ce que les religions semblaient toucher sans que je puisse toujours le nommer. Je me souviens de mon baptême, que j'avais moi-même sollicité, et du "Saint Chrême" : j'avais demandé à mes parents un petit parfum solide, dans une petite boîte, pour avoir mon propre "Saint Chrême" à la maison. Il y avait en moi une sensibilité au sacré que les années d'études scientifiques n'avaient pas éteinte, mais plutôt mise de côté.

En ce sens, ce que le travail psycho-corporel a produit chez moi n'était pas une nouveauté. C'est un retour vers quelque chose qui était là au départ, qui avait été recouvert, et qui a retrouvé un chemin.

"Je ne crois pas. Je sais."

Aujourd'hui, je suis obligée de croire, pas par conviction intellectuelle, mais par expérience directe. Comme Jung qui répondait, dans une interview pour la BBC en 1959, à la question "Croyez-vous en Dieu ?" : "Je ne crois pas, je sais."

Cette citation est souvent reproduite sans la précision que Jung lui a lui-même apportée dans une lettre publiée en 1960. Il y explique que lorsqu'il dit "je sais", il ne prétend pas connaître ontologiquement l'existence d'un Dieu particulier (Zeus, Jahvé, Allah, un Dieu trinitaire). Il dit qu'il est confronté à un facteur qui dépasse sa volonté consciente, qui traverse sa vie et modifie ses plans et ses intentions, et qu'il appelle "Dieu" non pas comme affirmation dogmatique, mais comme le nom le plus juste pour désigner ce qui est plus grand que lui [1].

C'est cette nuance qui m'intéresse, et qui correspond à ce que j'ai moi-même vécu, non pas une adhésion à un système de pensée, mais une connaissance issue de l'expérience, quelque chose qu'on ne choisit pas d'avoir, mais qui arrive, et qui change le regard sur tout le reste.

La spiritualité venue par le bas

Ce qui m'a frappée dans ce parcours, c'est que la spiritualité n'est pas venue "par le haut" (par la lecture, la réflexion, la philosophie). Elle est venue "par le bas" : par le corps, par des exercices bioénergétiques, par la respiration, par le mouvement, par le travail sur les tensions et les schémas somatiques, par l'expérience directe accumulée sur trois ans.

J'ai cherché à savoir si ce phénomène était documenté ailleurs. Et il l'est.

David Yaden, chercheur à Harvard spécialisé dans l'étude des expériences spirituelles et co-auteur de The Varieties of Spiritual Experience (2024), raconte lui-même qu'au moment de son expérience spirituelle fondatrice, il était athée. Il a consacré sa carrière à démontrer que ces expériences sont réelles, mesurables et transformatrices, indépendamment de toute croyance préalable [2].

Une étude publiée en 2025 dans la revue Religions sur les expériences somatiques de type énergétique dans les pratiques méditatives montre qu'une part considérable des participants mobilisait des cadres psychologiques ou psychothérapeutiques, plutôt que religieux, pour interpréter leurs expériences [3]. Certains combinaient les deux, d'autres avaient commencé sans cadre spirituel et en avaient développé un progressivement. L'expérience précédait l'interprétation, pas l'inverse.

William James l'avait déjà formulé au début du XXe siècle dans The Varieties of Religious Experience [4] : la réalité spirituelle se décrit mieux qu'elle ne s'explique, et se vit mieux qu'elle ne se comprend. Ce n'est pas une faiblesse de la raison, c'est simplement la limite de ce que le langage conceptuel peut saisir de certaines expériences.

Ce que la thérapie psycho-corporelle déplace

Le travail psycho-corporel crée les conditions d'une rencontre avec soi-même qui peut aller au-delà de ce qu'on anticipait en entrant dans le processus.

Quand on commence à desserrer les cuirasses caractérielles, à libérer les tensions chroniques, à respirer dans des zones du corps qu'on n'habitait plus, quelque chose s'ouvre. Dans un premier temps, c'est psychologique : on touche à des émotions enfouies, à des schémas anciens, à des blessures relationnelles. Au-delà de la personnalité, de ses peurs et de ses névroses (dont j'ai parlé dans l'article sur les cinq mouvements de la personnalité), on peut faire l'expérience de quelque chose de plus profond, que les traditions appellent de noms différents.

Plus le travail s'approfondit, plus on descend vers quelque chose qui est antérieur aux blessures, antérieur aux schémas, antérieur même à l'histoire personnelle.

La psychologie transpersonnelle (courant fondé dans les années 1970 par Abraham Maslow et Stanislav Grof, dans la lignée de Jung) nomme cela le passage de l'ego au Soi [5]. Jung lui-même avait introduit le terme "transpersonnel" dès 1917 pour désigner ce qui dépasse le moi individuel et appartient à une couche plus profonde de la conscience. Ken Wilber, l'un des théoriciens les plus influents de ce courant, a reformulé la philosophie éternelle en termes psychologiques, affirmant que la personnalité humaine est une manifestation à multiples niveaux d'une conscience unique.

Mais la psychologie transpersonnelle ne fait ici que rejoindre une intuition philosophique beaucoup plus ancienne. Ce que la plupart des traditions spirituelles s'accordent à distinguer, c'est trois réalités que la langue française tend parfois à confondre : la personnalité, l'âme, et l'essence.

La personnalité, c'est ce qui se construit au fil de l'histoire. Elle est défensive, historique, modelée par les blessures et les adaptations. On peut dire "ma" personnalité parce qu'elle est véritablement la nôtre, unique, façonnée par notre vécu particulier.

L'âme est quelque chose de plus profond et de plus stable. Elle est personnelle, identitaire (on peut encore dire "mon” âme) mais moins étroitement liée à une vie particulière qu'à une trajectoire plus longue. De nombreuses traditions, de l'hindouisme au soufisme en passant par certains courants du christianisme mystique, décrivent l'âme comme une entité qui peut traverser plusieurs vies, accumuler des expériences, progresser. Elle appartient à une communauté immense d'âmes qui se regardent, se rencontrent, s'enseignent mutuellement. Chaque rencontre entre deux êtres serait, depuis cette perspective, une rencontre entre deux âmes qui font le travail de la conscience.

L'essence, elle, est encore autre chose. On ne peut plus dire "mon" essence, parce qu'elle n'appartient à personne en particulier. C'est la conscience pure, l'amour inconditionnel, la vie elle-même, la même en nous tous. Dans la tradition yogique, c'est l'Atman identique au Brahman, le Soi individuel qui est de même nature que l'Absolu. Thierry Janssen, dans la lignée de Pierrakos et Brennan, la situe énergétiquement trois travers de doigts au-dessus du nombril [6], là où beaucoup de gens rapportent une sensation de chaleur, d'expansion, de présence à quelque chose de plus grand qu'eux-mêmes. Certains l’appellent également la Source.

L’unité et la dualité

Dans les grandes traditions, on retrouve une idée fondamentale : celle du mouvement entre l'unité et la dualité, et du désir de retour à l’unité perdue. Plotinus, philosophe du IIIe siècle et fondateur du néoplatonisme, en a donné la formulation la plus rigoureuse de toute la philosophie occidentale. Il décrit la réalité comme une émanation à partir de l'Un, absolument simple, indifférencié, au-delà de tout attribut. De l'Un émane l'Intellect, de l'Intellect émane l'Âme universelle, de l'Âme universelle émane le monde matériel. Chaque âme individuelle est une parcelle de cette Âme universelle, plongée dans la matière, aspirant à retrouver la source. Le chemin spirituel, pour Plotinus, est précisément ce retour, ce qu'il appelle l'epistrophé, le mouvement de reversion vers l'Un [7]. Au sommet de ce retour, l'henosis : l'union mystique dans laquelle toute dualité se dissout.

Cette structure (de l'unité vers la dualité, puis retour à l'unité) se retrouve dans presque toutes les grandes traditions mystiques. Dans le soufisme, c'est l'idée que l'âme est une étincelle divine séparée de sa source et qui aspire à y revenir. Rumi en a donné l'image la plus poétique : "Au-delà des idées de bien et de mal, il y a un champ. Je t'y retrouverai." Ce champ, c'est l'endroit d'avant la dualité, avant que l'existence ne se scinde en bien et en mal, en ombre et en lumière, en moi et en l'autre.

Une théorie présente dans plusieurs courants spirituels contemporains reformule cela de façon saisissante : Dieu, ou l'Un, ou la Conscience absolue, est par nature indifférencié, et ne peut donc s'observer lui-même qu'en se fragmentant en une multitude de points de conscience distincts. Chaque âme serait une de ces fragmentations, une potentialité particulière de l'existence, une expérience unique que la conscience universelle traverse à travers ce prisme particulier. Et chaque rencontre entre deux êtres, chaque regard posé sur l'autre, serait une façon pour la conscience de se regarder elle-même, de se connaître, de s'aimer. Ce n'est bien sûr pas une idée qu'on peut prouver. Mais c'est une idée qui, une fois vécue de l'intérieur, change radicalement la façon dont on habite ses relations.

Spiritus: l'esprit des choses

Il y a une confusion fréquente entre spiritualité et religion. La religion est un système organisé de croyances, de rites et d'institutions. La spiritualité est quelque chose de différent, et le mot lui-même nous en donne la clé.

Spiritus, en latin, désigne le souffle, le vent, l'air en mouvement. L'esprit des choses. Ce qui anime, ce qui traverse, ce qui fait vivre. Avant d'être une doctrine, la spiritualité est une expérience du souffle, de quelque chose qui circule à travers nous et au-delà de nous.

On peut être athée au sens strict (ne pas adhérer à une religion, ne pas croire en un Dieu personnel) et faire l'expérience de ce souffle. Le chercheur en neurosciences Andrew Newberg, qui étudie depuis trente ans les corrélats cérébraux des expériences mystiques et spirituelles, a montré que ces états présentent des signatures neurologiques précises et reproductibles, indépendamment de la tradition dans laquelle ils s'inscrivent, voire en dehors de toute tradition [8].

Ce que mon parcours m'a appris, c'est que la spiritualité n'est pas quelque chose qu'on adopte par décision. C'est quelque chose qui arrive quand on crée les conditions pour que le corps se libère suffisamment pour laisser passer ce qui est là en dessous.

Je ne dis pas que tout le monde qui fait de la thérapie psycho-corporelle vivra cela. Je dis que la porte est là. Et que certains la traversent sans l'avoir cherchée, parfois même en s'en méfiant. C'est mon cas.

Références

[1] Jung CG. Interview BBC Face to Face, 1959. Lettre au Listener, 26 juillet 1960.

[2] Yaden DB, Newberg A. The Varieties of Spiritual Experience: 21st Century Research and Perspectives. Oxford University Press; 2024.

[3] Crabtree S, Williams JM. Holy Spirit or Holy Psyche? Energy-Like Somatic Experiences in Contemporary Abrahamic Meditative Traditions. Religions. 2025;16(11):1436. doi:10.3390/rel16111436.

[4] James W. The Varieties of Religious Experience: A Study in Human Nature. Longmans, Green & Co; 1902.

[5] Wilber K. Psychologia Perennis: The Spectrum of Consciousness. Journal of Transpersonal Psychology. 1975;7(2). Voir aussi : Grof S, Maslow A. Transpersonal Psychology. 1969.

[6] Janssen T. La Posture Juste. Paris : L'Iconoclaste ; 2020. Voir aussi : Pierrakos JC. Core Energetics. Mendocino: LifeRhythm; 1990 ; Brennan BA. Hands of Light. New York: Bantam Books; 1987.

[7] Plotinus. Ennéades (IIIe siècle). Trad. Bréhier E. Paris : Les Belles Lettres ; 1924-1938. Voir notamment Ennéade VI, 9 sur l'henosis et le retour à l'Un.

[8] Newberg AB. Principles of Neurotheology. Ashgate; 2010.

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