“FEELING” : Notre étude dans le cadre du parcours de formation des futurs anesthésistes

Superviseurs et assistants : ça va mieux quand on se parle

Un peu de contexte

Les études de médecine durent actuellement six ans en Belgique (sept ans, "de mon temps"), auxquels s'ajoutent plusieurs années de spécialisation selon la discipline choisie. En anesthésiologie, cette spécialisation dure cinq ans. Pendant toute cette période, les médecins en formation, qu'on appelle assistants, ou MACCS (Médecins Assistants Cliniciens Candidats Spécialistes), exercent dans des hôpitaux universitaires sous la supervision de médecins spécialistes expérimentés, appelés superviseurs, sous la coordination d'un maître de stage. Ce sont donc de véritables médecins, diplômés, qui soignent des patients au quotidien, mais dans un cadre d'apprentissage encadré, où la relation avec le superviseur est centrale. C'est dans ce contexte particulier, à la fois clinique et pédagogique, que s'inscrit cette étude.


Pourquoi nous avons mené cette étude

Il y a d'abord mon propre parcours d'assistante: le manque de supervision, pas par mauvaise volonté, mais parce que c'est ainsi que fonctionne la culture hospitalière. Le superviseur est occupé, la hiérarchie va de soi, et l'assistant apprend souvent seul, avec ses doutes non formulés. J'ai connu le syndrome de l'imposteur, l'épuisement d’un travail de 100 h par semaine, la fatigue qui s'accumule quand on rentre chez soi avec les questions de la journée encore en tête, sans espace pour les poser.

Il y a aussi une histoire familiale que je porte. Ma mère travaillait dans la fonction publique. Elle était brillante et sensible, et pendant son stage de statutarisation, elle a eu une cheffe qui ne l'a pas encadrée mais harcelée. Sans espace de parole, sans filet, sans reconnaissance, elle a fait un burn-out. Elle s'est suicidée. Elle s’appelait Christine. Elle avait 63 ans.

Et puis il y a la formation que j'ai suivie à l'École de la Posture Juste avec Thierry Janssen, qui m'a aidée à mettre des mots sur ce qui comptait pour moi dans ce métier: créer du lien entre superviseurs et assistants, rendre visible ce qui est souvent invisible, montrer que quelques minutes à la fin d'une journée peuvent changer quelque chose de réel dans le ressenti des gens.

Ce que nous avons fait

FEELING est l'acronyme de Feedback and mEntal wElLbeing In aNesthesioloGy. C'est une étude prospective contrôlée à méthodes mixtes menée entre janvier et mars 2025 au département d'anesthésiologie des Cliniques universitaires Saint-Luc.

La question était simple : est-ce que des débriefings quotidiens courts (dix minutes en tête-à-tête entre un assistant et son superviseur en fin de journée) peuvent améliorer le bien-être psychologique des deux participants ?

L'intervention s'appuyait sur le modèle advocacy-inquiry : une approche de la conversation d'apprentissage qui associe une observation concrète ("j'ai remarqué que...") à une question ouverte ("et je me demande pourquoi..."). L'objectif est d'explorer le raisonnement de l'assistant plutôt que de lui dispenser des conseils, de créer un espace de sécurité psychologique où il peut parler de ce qu'il a vécu sans risquer le jugement ou la sanction.

Avant le début de l'étude, les superviseurs du groupe intervention ont reçu une formation de deux heures à ce modèle. Le groupe intervention comptait 17 assistants et 15 superviseurs ; le groupe contrôle, 12 assistants et 10 superviseurs. Les deux groupes ont été évalués au départ, à six semaines et à douze semaines, avec deux outils validés : l'échelle de Clance pour le syndrome de l'imposteur, et l'inventaire de burnout de Maslach pour l'épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et le sentiment d'accomplissement personnel.


Ce que nous avons observé

Chez les assistants du groupe intervention, le syndrome de l'imposteur a diminué de façon significative par rapport au groupe contrôle après douze semaines, alors que dans le groupe contrôle, les scores augmentaient sur la même période. Chez les superviseurs, c'est l'épuisement émotionnel qui s'est significativement amélioré dans le groupe intervention. C'est peut-être le résultat le plus inattendu : superviser de façon plus active et plus consciente n'a pas alourdi la charge des superviseurs, au contraire, cela les a soulagés.

Les débriefings ont pu être réalisés dans 71% des occasions éligibles. La principale raison de non-réalisation était les contraintes organisationnelles (charge de travail, timing, pressions opérationnelles). À l'issue de l'étude, 88% des assistants souhaitaient continuer les débriefings tout au long de leur formation, et 73% des superviseurs avaient l'intention de maintenir la pratique.

Les questions ouvertes posées à la fin du trimestre ont produit des témoignages qui complètent utilement les chiffres. Les débriefings ont été vus par les assistants comme "un espace pour exprimer ce qu’on ressent dans certaines situations hors du bloc, ce qui aide à lâcher prise une fois sorti de l'hôpital". Les superviseurs ont noté qu'ils "nous ont forcés à nous concentrer davantage sur notre rôle d'enseignant, un rôle parfois mis de côté" et “percevoir qu'on forme en fait une équipe ensemble, et autour du patient".

Ces mots décrivent quelque chose de difficile à quantifier mais de réel: un sentiment d'appartenance, de reconnaissance mutuelle, de sens partagé dans une pratique qui peut être très solitaire.


Deux posters à Rotterdam, un Travel Grant

Au printemps 2026, deux assistants (Sandra et Lucas) ont présenté des posters issus de ce travail au congrès annuel de la Société Européenne d'Anesthésiologie et de Soins Intensifs (ESAIC) à Rotterdam. Sandra a reçu un Travel Grant de l'ESAIC. Sur environ 1 500 abstracts soumis, son poster s'est classé dans le top 20.

Les voir défendre ce travail devant une audience internationale, avec rigueur et assurance, était une belle conclusion à ce que nous avions voulu créer ensemble. L'excellente réception de notre travail par la communauté scientifique et par nos collègues anesthésistes est particulièrement encourageante pour l'avenir de la formation des anesthésistes en Europe.

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