Le corps a une mémoire

Ce que la parole ne peut pas toujours atteindre

Il arrive fréquemment en thérapie qu'une personne comprenne parfaitement ce qui lui arrive (les mécanismes de son histoire, les répétitions de ses schémas relationnels, les origines de ses réactions) et que pourtant, rien ne change. La compréhension intellectuelle ne suffit pas à transformer ce qui est vécu. Ce paradoxe, bien connu des cliniciens, a conduit, depuis un siècle, à une hypothèse de plus en plus étayée : une part essentielle de notre histoire psychologique ne réside pas dans nos pensées ni dans notre mémoire consciente, mais dans notre corps.

Cette idée, formulée par Wilhelm Reich dès les années 1930, anticipait ce que les neurosciences contemporaines confirment aujourd'hui : le corps n'est pas un simple exécutant des ordres du cerveau. Il est lui-même un système mémoriel, organisé, stratifié et capable de conserver les traces de l'histoire émotionnelle d'un individu sous forme de tensions chroniques, de postures, de schémas respiratoires, de réactivités autonomes, bien au-delà de ce qu'aucune parole ne peut révéler.

La mémoire somatique : ce que les neurosciences confirment

Le psychiatre et chercheur Bessel van der Kolk a consacré une grande partie de sa carrière à documenter la manière dont le traumatisme s’installe dans le corps. Dans son ouvrage de référence The Body Keeps the Score (2014), il montre que les expériences traumatiques ne sont pas seulement mémorisées sous forme de souvenirs conscients : elles se codent dans les systèmes nerveux autonome, musculaire et hormonal, altérant durablement la façon dont le corps répond à son environnement [1]. Des personnes ayant vécu un traumatisme réexpérimentent, des années plus tard, des sensations corporelles, des modifications du rythme cardiaque et de la respiration, des réponses de figement ou de fuite, sans qu'aucune pensée consciente ne les déclenche.

La théorie polyvagale, développée par le neuroscientifique Stephen Porges à partir des années 1990, fournit le cadre neurobiologique de cette observation [2]. Le nerf vague, qui relie le cerveau au cœur, aux poumons et au système digestif, joue un rôle central dans la régulation des états physiologiques. Le système nerveux autonome, selon Porges, ne fonctionne pas selon un simple axe stress/repos : il opère à travers trois états hiérarchisés:
- l'engagement social (sécurité)
- la mobilisation (combat/fuite)
- l'immobilisation (figement)
Chacun de ces états est associé à des sensations corporelles, des comportements et des états émotionnels spécifiques. Chez les personnes ayant vécu des expériences difficiles non résolues, ces états peuvent se figer ou devenir hyperréactifs, indépendamment du contexte présent.

À un niveau plus profond encore, les recherches en épigénétique montrent que les expériences de stress précoce laissent des traces au niveau moléculaire. Des études convergentes menées sur des populations humaines et animales ont mis en évidence que les expériences adverses de l'enfance induisent des modifications épigénétiques (notamment des méthylations de l'ADN) dans des gènes impliqués dans la régulation du stress, du système sérotoninergique et de l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien [3, 4]. Ces modifications ne modifient pas la séquence génétique elle-même, mais altèrent l'expression des gènes de manière potentiellement durable, influençant la réactivité au stress, les comportements émotionnels et la vulnérabilité aux troubles psychiatriques.

Le corps, en d'autres termes, n'oublie pas. Il archive.

La “cuirasse caractérielle” : une intuition clinique en avance sur son temps

Wilhelm Reich (1897-1957), psychiatre et disciple de Freud, fut le premier à formuler l'idée que les défenses psychologiques ne sont pas seulement mentales : elles s'organisent dans le corps sous forme de tensions musculaires chroniques [5]. Ce qu'il appelle la "cuirasse caractérielle" désigne l'ensemble des contractions musculaires habituelles, des postures figées, des restrictions respiratoires qu'un individu développe en réponse aux pressions de son environnement précoce. Ces contractions ne sont pas conscientes : elles sont devenues automatiques, structurées, et font partie de l'identité somatique de la personne.

Ce qui est remarquable, avec le recul, c'est à quel point les observations cliniques de Reich anticipaient ce que les neurosciences documentent aujourd'hui. L'idée que le trauma se loge dans le corps, que les défenses psychologiques ont un substrat musculaire, que la libération de ces tensions peut produire des effets émotionnels profonds : tout cela est désormais cohérent avec ce que l'on sait du fonctionnement du système nerveux autonome, de la mémoire implicite et de l'encodage somatique du stress [1, 2].

Alexander Lowen, élève de Reich et fondateur de l'analyse bioénergétique, a développé et systématisé ces observations en une théorie des structures caractérielles : cinq configurations récurrentes de tensions corporelles et de mécanismes psychologiques associés, chacune correspondant à une période développementale spécifique et à une adaptation à un type de blessure relationnelle particulier [6]. Cette conceptualisation a été enrichie par John Pierrakos dans la Core Energetics, qui y a intégré une dimension spirituelle et une cartographie du champ énergétique [7], et par Barbara Ann Brennan dans son travail sur l'anatomie du champ humain [8].

Thierry Janssen, médecin, psychothérapeute et fondateur de l'École de la Posture Juste (EDLPJ), a remarquablement synthétisé et reformulé ces structures en les articulant autour d'une logique claire que l'on peut retrouver à la page 177 de son ouvrage "La Posture Juste" : chaque structure caractérielle est organisée par une peur centrale, génère un mouvement défensif spécifique, produit un masque relationnel, et se traduit par une position particulière du cœur (ouvert, fermé, absent ou souffrant) [9]. Ce schéma est un outil de compréhension clinique et une boussole pour le travail thérapeutique.

Ce que cela implique pour le soin

La conceptualisation de la mémoire somatique et des structures caractérielles a des implications directes pour la thérapie : si une part essentielle de l'histoire psychologique d'une personne réside dans le corps, alors toute approche qui travaille exclusivement par la parole et la cognition ne peut atteindre qu'une partie du problème.

Ce n'est pas une critique de la psychothérapie verbale. C'est une reconnaissance de ses limites, que les thérapeutes les plus rigoureux sont les premiers à admettre. Van der Kolk lui-même, formé à la psychanalyse, en est venu à préconiser des approches corporelles (EMDR, somatic experiencing, yoga thérapeutique) précisément parce que la parole seule ne suffisait pas à modifier les schémas physiologiques inscrits dans le système nerveux [1].

Le travail psycho-corporel ne remplace pas la psychothérapie. Il y accède par une porte différente, la porte du corps, qui conduit souvent plus directement à ce qui est figé, répété, contraint.

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Références

[1] Van der Kolk BA. The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. New York: Viking; 2014.

[2] Porges SW. The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-regulation. New York: W.W. Norton; 2011.

[3] Wang F, Pan F, Tang Y, Huang JH. Early Life Stress-Induced Epigenetic Changes Involved in Mental Disorders. Front Genet. 2021 Jul 15;12:684844. doi: 10.3389/fgene.2021.684844. PMID: 34335691.

[4] Gudsnuk K, Champagne FA. Epigenetic influence of stress and the social environment. ILAR J. 2012;53(3-4):279-288. doi: 10.1093/ilar.53.3-4.279.

[5] Reich W. Character Analysis. 3rd ed. New York: Farrar, Straus and Giroux; 1949 (1ère éd. 1933).

[6] Lowen A. Bioenergetics. New York: Coward, McCann & Geoghegan; 1975.

[7] Pierrakos JC. Core Energetics: Developing the Capacity to Love and Heal. Mendocino, CA: LifeRhythm; 1990.

[8] Brennan BA. Hands of Light: A Guide to Healing Through the Human Energy Field. New York: Bantam Books; 1987.

[9] Janssen T. La Posture Juste. Paris : L'Iconoclaste ; 2020. 277 p. ISBN 9782378801687.

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